Sleepy Hollow, de l’obscurantisme aux lumières

4 juillet 2013
Sleepy Hollow, Tim Burton

Pourquoi le jour ne se lève pas sur Sleepy Hollow 

Quand on a vu comme moi beaucoup (trop) de fois Sleepy Hollow, une question reste. Pourquoi le jour ne se lève-t-il pas sur Sleepy Hollow ? Le temps semble en effet bloqué à l’heure de l’aube, ce léger instant où la lumière diaphane se répand de façon froide sur les paysages… Peu importe si je suis la seule à m’être interrogée là dessus, je vous embarque avec moi dans mes pérégrinations esthétiques, car, oui, désormais, vous aussi, vous vous posez la question. Oui oui.

L’esthétique de l’aube.

En tout premier lieu, il s’avère que si Sleepy Hollow s’accorde si bien à l’étude de l’aube, c’est que l’aube s’inscrit elle-même tout naturellement dans l’esthétique du film d’épouvante. Construit sur les moments de crainte liés à la nuit et ses incertitudes, le film d’épouvante accorde une place toute particulière à ce passage qu’est l’aube, moment furtif mais non moins dénué d’importance, source de lumière et de retour à la confiance, au raisonnement. « Première lueur du soleil levant qui commence à blanchir l’horizon » selon notre cher dico, l’aube a un rapport direct avec l’esthétique diaphane, elle rehausse les teintes froides et accentue les couleurs métalliques afin de faire la part belle aux atmosphères frissonnantes, sombres, floues et incertaines.

Sleepy Hollow, Tim Burton

L’aube enveloppe les personnages

Sleepy Hollow est avant tout un univers. Chaque plan est le résultat d’une savante composition au point que chacun a été travaillé comme une tableau (les scènes d’intérieur font d’ailleurs très largement penser à la peinture flamande).

Sleepy Hollow, Tim Burton

En intérieur, les contrastes se font plus forts et accentuent les teintes chaudes à la manière des peintures flamandes.

Les couleurs « donnent à voir », ainsi l’oiseau qui se pose sur une branche grise sera rouge sang, les dégradés utilisés par aplats nous enveloppent dans le décor… Point d’articulation de la composition, la lumière ordonne et rend à chaque élément son expression. Le film, tourné majoritairement en studio, maîtrise toutes les cartes esthétiques dont le climat lumino-spatial. L’impossibilité de calquer totalement la nature pousse Burton à la transposer, il livre alors « une impression lumineuse ». La tonalité, l’intensité et la qualité de la lumière créent une atmosphère toute particulière, sujette aux correspondances psychologiques. Ainsi des teintes sombres, tristes et métalliques procurent au spectateur des sensations telles que l’angoisse, le malaise ou l’inquiétude. Car Burton ne cherche pas à recréer « réellement » une aube, mais bien à se servir des émotions que cet espace temporel transmet. D’où le rapport extrêmement étroit entre le titre et l’esthétique lumineuse adoptée : dans le village du « Val Dormant » on reste à jamais dans le rêve (ou le cauchemar). A quand le réveil ?

De fait, même si la lumière de l’aube est d’intensité croissante, son éclairage troublant et annihilant peut nous laisser penser que si le film baigne dans cette atmosphère, c’est que le jour n’arrive pas à se lever. Le temps est comme suspendu au petit matin, quand arrive soudain le crépuscule : d’un moment fugace et éphémère, Sleepy Hollow le transforme en constante, brisant le temps et supprimant le jour, métaphore de l’obscurantisme qui pèse sur ce village.

Et justement, si la lumière donne ainsi à voir, elle donne aussi surtout à penser. Car plus que procurer des sentiments, elle induit les différents rebondissements de l’histoire. L’exemple le plus flagrant intervient à l’aube du 5ème jour, lorsque la lumière apporte à Ichabod Crane la lucidité. il est en effet terrifié d’avoir vu le cavalier et comme « voir c’est croire »… La lumière ici en intérieur, est pour la première fois directionnelle et très forte. Il y a un tournant majeur dans la perception des faits par le détective.

Sleepy Hollow, Tim Burton

La lumière devient directionnelle et donne à penser

Autre exemple plein de sens : les rêves du détective. Très lumineux, ils apportent à Ichabod des bribes de solutions sur sa propre histoire, lui permettant d’acheminer son parcours initiatique tout au long du film…

Sleepy Hollow, Tim Burton

Les rêves hauts en couleur et en lumière d’Ichabod, un monde à part

La symbolique de l’aube.

Si l’aube tranche naturellement entre l’ombre et la lumière, elle est aussi le passage symbolique entre la croyance et le savoir, la magie et la raison, l’irrationnel et la démarche scientifique mais aussi tout simplement de la peur à la confiance. Ce sont ces multiples états qui régissent la vie à Sleepy Hollow : le rythme provient du temps naturel ; passage de la nuit, moment de cruauté où le cavalier sans tête acquiert toute sa puissance, au jour où le détective applique sa méthode. C’est Ichabod qui matérialise le mieux ce passage. Il est l’homme de raison qui se bat contre le mythe du cavalier. Apportant le pragmatisme dans un village régi par la superstition, il défie la magie le jour grâce à sa démarche cartésienne alors que la nuit emporte avec elle toutes ses certitudes. L’aube apporte donc la lumière au sens propre comme au figuré, elle est source de solutions. Si toutefois Ichabod croit enfin détenir la lumière de la vérité, la méfiance reste de rigueur tant la magie tient une grand place à Sleepy Hollow, comme en témoignent les teintes désespérément tristes et sombres lorsque le jour pointe, métaphore de l’obscurantisme dans lequel est enfermé le village et ses personnages.

Car Ichabod Crane, détective en avance sur son temps, pratiquant l’autopsie et le pragmatisme, est un homme des « Lumières ». Et c’est justement ce mouvement bien nommé des Lumières consacrant la raison éclairante que le détective symbolise au village du Val Dormant. C’est lui qui permettra à Sleepy Hollow d’entamer une véritable aurore, celle du dénouement.

De l’aube à l’aurore. Plus que la résolution de l’énigme, le passage à l’âge de raison.

Si l’aube marque un passage symbolique, l’aurore, plus encore, effectue la transition entre deux mondes. La toute fin du film qui voit enfin arriver la lumière sur Sleepy Hollow, même si elle constitue une partie infime de l’intrigue, est d’une importance capitale. De ce monde des ténèbres où la magie est reine, Ichabod Crane a sur en tirer les leçons. Apportant son rationnalisme hérité des Lumières, il a déjoué les maléfices en prônant la suprématie de la raison « éclairante ». Ainsi donc, il apporte la lumière comme le fait l’aurore à la fin du film. Monde en retard sur son temps, Sleepy Hollow est désormais empreint du siècle des Lumières grâce à Ichabod. Le tableau final se dresse alors sur deux niveaux : alors que le village délaisse en partie la croyance pour le savoir, le détective cède peu à peu aux charmes de l’inexplicable… Cette aurore relève donc d’un symbolisme beaucoup plus complexe car c’est en s’apercevant qu’il ne peut pas tout expliquer qu’Ichabod prend le chemin du 19ème siècle, pré-figurant d’ores et déjà les limites de la méthode des Lumières et l’arrivée du romantisme qui s’étend approximativement de 1820 à 1850. C’est en effet un retour au sacré et la réhabilitation du mysticisme, l’expression du moi et des sentiments que symbolise Ichabod en rentrant à New York avec la jeune sorcière Katrina…

Sleepy Hollow, Tim Burton

L’aurore, signe de la raison ?

Sleepy Hollow, Tim Burton

Un nouveau monde

Plus qu’une fable macabre, il faut donc voir en Sleepy Hollow un manifeste de la part du cinéaste Burton : si la lumière donne à « voir », plus encore, elle donne à « penser »…

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2 Comments

  • Reply Laura 4 juillet 2013 at 17 h 29 min

    Joli choix de commentaire Jul, et chouette illustration pour ce sujet.

  • Reply JuL 4 juillet 2013 at 17 h 21 min

    J’ai embrassé l’aube d’été.

    Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route
    du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes
    se levèrent sans bruit.

    La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

    Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

    Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq.
    A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre,
    je la chassais.

    En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu
    son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

    Au réveil il était midi.

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