Esprit d’Hiver, Laura Kasischke

Noël vénéneux…

Inscrite aux matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten, j’ai choisi de vous parler de Esprit d’Hiver de Laura Kasischke.

Un terrible blizzard se répand ce matin de noël dans le Michigan. Les invités se décommandent, le père se retrouve coincé sur la route par la neige… Holly se retrouve seule à la maison avec sa fille Tatiana, et peu à peu va se révéler entre elles un jeu asphyxiant, tant le comportement de l’adolescente devient inexplicable et contrariant aux yeux de sa mère…

Une écriture introspective

Laura Kasischke aime parler de l’adolescence, ce moment de vie où tout bascule, où le corps et l’esprit deviennent adultes mais pas forcément en même temps, donnant inévitablement lieu à des caractères de personnages ultra intéressants pour l’écriture. “Il s’agit d’un âge propice au drame, qui possède un grand potentiel tragique et métaphorique.” (Inrocks) Je vous parlais de son écriture après ma lecture de Un oiseau blanc dans le blizzard, où elle laissait le premier rôle à une adolescente. Comme dans beaucoup de ses romans. Ici, point de vue renversé, il s’agit de Holly, la mère qui s’empare du « je » (et du jeu). Femme de banlieue, comme toujours chez Kasischke, forcément d’apparence banale, à la maison rangée et la cuisine équipée, elle est aussi évidemment plus complexe qu’elle n’y paraît.

Dès le début du roman, le point de vue est introspectif. Holly raconte comment, après avoir trop dormi ce matin de Noël, elle s’empresse de rattraper ce moment magique pour sa fille. Une fille qui elle, colère et tempère, change de comportement comme de vêtements, agaçant et contrariant sa mère. Une lutte s’instaure entre elles deux, ponctuée des excès d’humeur de Tatiana. Et Holly de ressasser. Car sa fille était pourtant jusqu’à présent adorable et aimante. Serait ce les bribes de l’adolescence qui pointent leurs racines et qui enserrent leur relation, allant jusqu’à l’étouffer ? Ou bien est ce un autre mal qui les guette ? Holly ressasse. Elle se rappelle, peu à peu, les premiers instants où elle a connu sa fille. Dans un orphelinat. En Russie. Car Tatiana a été adoptée. Laura Kasischke raconte avec les yeux de Holly la misère des pensionnats, des chaussures des soignantes aux locaux insalubres…avec un sentiment de réalité qui bouleverse. Holly aime sa fille comme on ne peut aimer plus. Bébé Tatty. Mais elle est devenue grande, traînant derrière elle quelques sombres épines du passé.

L’obsession

L’obsession de bien faire, bien aimer, bien préparer le repas, bien gérer sa famille… Holly veut maîtriser mais n’y arrive pas. Tout comme elle repousse l’idée d’écrire. Car Holly avait un destin de poétesse. Elle le sait. Mais elle s’est laissée emporter par le temps, les impératifs de famille… Ou bien était-ce la meilleure des excuses pour éviter la page blanche ?

Cette obsession, pour sa fille, pour les idées qui filent sans les écrire, pour ce qu’elle cherche à se reprocher dans l’éducation de sa fille, tout est question de répétition. Jusqu’à donner le tournis. Le lieu unique, celui de la maison encerclée par la neige, renforce évidemment cette angoisse permanente. Et crée du suspense. Un thriller claustrophobe se met alors en marche avec des personnages en déséquilibre, toujours sur le fil… Laura Kasischke a cette force d’écriture qui piège ses personnages. Elle crée des êtres qui peuvent à tout moment tomber. Ils sont comme en suspension et la chute jamais loin.

Et cette façon de concevoir des icônes en malaise, puisque suspendues & torturées par des fils invisibles, elle me fait penser à une photographe, Lissy Elle Laricchia, que j’avais découverte grâce à l’inspirante Eleonore Bridge. Car la photographe canadienne cultive aussi les portraits indécis et en lévitation, retenus par l’adolescence, ses fragilités et ses fêlures. Comme une introspection au coeur des personnages de Laura Kasischke, vous ne trouvez pas ?

Seeing clear, Lissy Elle Larrichia
Seeing clear, Lissy Elle Larrichia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia
Defiying gravity, Lissy Elle Laricchia

L’art du refrain, « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux »

Comme un gimmick entêtant, cette phrase ponctue le livre comme un danger latent. Un froid est jeté dès la première page. Le face à face quasi théâtral entre la mère et la fille, on le sent, suppose une gravité sourde et muette. Des non dits…quels sont ils ? Une montée crescendo, longuement travaillée explosera en fin de roman, nous laissant à bout de souffle.

Laura Kasischke sait décidément manier les nébuleuses qui se terrent au creux des têtes de ses personnages, et jongler avec leur inconscient. Esprit d’Hiver en est le huit clos prodigieux et asphyxiant.

 

Esprit d'Hiver, Laura Kasischke

Esprit d'Hiver, Laura Kasischke

Esprit d'Hiver, Laura Kasischke

 

 

Critique écrite dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten

Le site de Lissy Elle Laricchia, son flickr

Le blog que je vous recommande vivement, celui d’Eleonore Bridge, pour la beauté de ses photos et son point de vue éclairé

Et vous aimerez peut-être mon avis sur Un oiseau blanc dans le blizzard, de Laura Kasischke

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11 réponses sur “Esprit d’Hiver, Laura Kasischke”

  1. Bonjour,

    ce livre m’a angoissé terriblement et je dois dire que je suis encore dans cet état là ce matin. Mais peut être avait il tout pour m’angoisser : je partage certaines caractéristiques d’Holly et le blizzard, le blanc partout, le huis clos étouffant qui n’est pas sans rappeler Tennessee Williams, le drame qui rôde et dont on sent qu’il va éclater un jour….Le talent de l’auteur est de distiller de manière insidieuse cette ambiance et je suis bluffée. Mais dire que je l’ai aimé ? Je ne sais pas trop, en fait, le malaise latent est toujours là.

    1. Ah, tout l’art de Kasischke est justement d’avoir réussi à vous toucher ! Je pense que si vous êtes touchée, la mission est déjà réussie, peut importe si vous n’arrivez pas à décider si vous avez aimé ou non ! Je viens de terminer la Couronne verte, pareil, dernière page tournée, le malaise est tellement grand qu’il est difficile de sentir une adhésion totale et complète au roman.

  2. Je ne connaissais pas cette photographe, le lien avec Laura Kasischke est intéressant!
    J’ai beaucoup aimé ce huis-clos oppressant… Une première rencontre avec l’auteur qui m’a donné envie de poursuivre…

  3. J’avais moi aussi fait la une culture pour ce même roman et je voulais te féliciter pour la belle association que tu fais avec ces très belles photos qui illustrent bien le malaise qui sourde dans ce roman.

    1. Merci ! Je vois que tu es une fine lectrice de Kasischke sur ton blog ! Ton article sur Esprit d’Hiver est très bien écrit, et je vois qu’on se rejoint sur pleins de points sur la très belle écriture de Kasischke…

  4. J’ai découvert récemment Laura Kasischke avec son roman Les revenants, que j’ai bien aimé. Et je dois lire aussi Un oiseau blanc dans le blizzard, qui me tente encore plus depuis que j’ai lu ton ancien article ! Bref, ton article me donne envie de rajouter encore un livre de l’auteur…

    1. A moi de rajouter « Les Revenants » à ma pile de lecture (même si tu as émis un bémol sur la fin dans ton article!) 😉 En ce moment, je suis dans « La Couronne verte », toujours de Laura Kasischke.

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